Une « communauté » corse dans la Constitution française: Le piège de Balfour
Outre ce que nous avons déjà eu l’occasion de dire au sujet de l’écriture constitutionnelle issue du dîner de Beauvau, et qui devrait suffire pour convaincre de l’inanité de cette prétendue « autonomie », il nous faut attirer l’attention des Corses sur la dangerosité d’un mot inséré dans le projet d’article, celui de « communauté ».
Le texte signé par plusieurs élus nationalistes
et les dirigeants français mentionne, on le sait, une « communauté
historique, linguistique, culturelle ayant développé un lien singulier à sa
terre ». Beaucoup ont exprimé leur déception de ne pas voir apparaître le
mot « peuple », pourtant largement consensuel dans l’île et ayant été
adopté officiellement par l’Assemblée de Corse dès 1988. Le parlement français
lui-même l’avait accepté en 1991, avant que cette mention de niveau législatif
ne soit censurée par le Conseil constitutionnel, organe ne disposant d’aucune
légitimité démocratique. Pour ce faire, ce dernier se fondait sur une lecture
très restrictive des normes françaises de niveau constitutionnel [1]. Aujourd’hui, cet obstacle n’existe plus puisque
le texte de Beauvau a précisément vocation à être inséré au niveau
constitutionnel. S’il intégrait la notion de « peuple corse », il ne
pourrait évidemment pas être censuré. Il s’agit donc d’une décision politique
de Paris qui consiste à refuser en 2026 ce qui était consenti en 1991, à une
époque, rappelons-le, où les nationalistes étaient encore minoritaires. Alors,
après les victoires électorales engrangées depuis 2015 par ces mêmes nationalistes,
comment expliquer un tel recul politique ? Assurément par le manque de
combattivité des élus corses, lesquels ont du reste accepté sans mot dire
toutes les « lignes rouges » imposées par Paris.
Autre question, plus importante encore : la
substitution de la notion de « communauté » à celle de
« peuple » a-t-elle une portée autre que symbolique ? À ce
sujet, le doute n’est pas permis : depuis toujours dans le jeu
international, un « peuple » a des droits auxquels une simple
« communauté » ne saurait prétendre.
L’histoire nous l’enseigne clairement.
Souvenons-nous de la célèbre « déclaration
Balfour » de 1917 par laquelle le gouvernement britannique approuvait pour
la première fois la fondation d’un « foyer national pour le peuple
juif » sur le territoire de la Palestine qu’il administrait à l’époque.
Cette courte déclaration, qui eut des conséquences considérables sur l’histoire
du Moyen-Orient, précisait toutefois que « rien ne doit être
fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés
non juives existant en Palestine ». Ici, le mot « communautés »
désignait essentiellement les Palestiniens et semblait indiquer que ces
derniers étaient minoritaires alors qu’ils représentaient une très large
majorité sur le territoire. C’est ainsi qu’un « peuple » sur sa terre
peut être transformé en une simple « communauté » sans plus de droit
que n’importe quel autre groupe humain qui viendrait à s’installer à proximité…
Ce rappel historique n’a aucunement pour objectif
de contester, d’une quelconque manière, le droit de l’État d’Israël à
l’existence et à la sécurité. Nous nous sommes déjà exprimés, invariablement,
en faveur d’une issue politique équilibrée, la seule potentiellement porteuse
de paix : la « solution à deux États ». Si toutefois la plume de
Lord Arthur Balfour, chef de la diplomatie britannique, avait été plus précise
et pertinente, peut-être n’en serions-nous pas aujourd’hui là où nous en
sommes…
Mais revenons à la Corse. En désignant en 2026
par le mot de « communauté » une entité qu’elle appelait
« peuple » en 1991, la France s’inscrit-elle vraiment dans une
logique d’avancée pour la Corse et les Corses ? Il faut, pour le
prétendre, être d’une naïveté confondante – ou d’une insigne mauvaise foi.
D’autant que dans le même temps, elle envoie dans l’île 4000 à 5000 personnes
chaque année, tentant de noyer sous le flot de nouveaux arrivants ce que l’on
appelle depuis si longtemps le problème corse (en fait, pour nous, le problème
français). Et qu’aujourd’hui, nombre de ces Français fraichement débarqués
expriment ouvertement des prétentions communautaristes – notamment le rejet de
l’enseignement de notre langue dans les établissements publics –, faisant
craindre à moyen terme le développement d’un « syndrome caldoche »
dans l’île, ce qui compliquerait singulièrement la question corse…
Aussi, faut-il le dire et le répéter :
l’utilisation du mot communauté n’a rien d’anecdotique. « Mal
nommer un objet, c’est ajouter aux malheurs du monde », écrit Camus. De
nombreux peuples en ont fait la tragique expérience.
Quant à nous, il devient urgent de nous réveiller et de déjouer le piège de Balfour.


