Jean-Guy Talamoni à Corse-Matin: "Les nationalistes ont vocation à gouverner ensemble"





Commençons par l'actualité brûlante. Comment sortir de la crise des déchets concrètement et dans l'urgence, sans incantation inutile sur le tri sélectif et sans faire porter le chapeau à Ségolène Royal ?
Nous restons pour notre part favorables au tri à la source, mais individualisé. Cela marche ailleurs. Reste que même avec un tri efficace, on ne peut recycler à 100%. Entre l’incinérateur et l’enfouissement, nous rejetons le premier procédé pour des raisons de santé publique. Nous sommes pour davantage de centres d’enfouissement, de dimensions plus raisonnables et dont la gestion serait publique afin d’éviter d’aiguiser les appétits mafieux.

Que vous inspirent les derniers événements relatifs à la reprise de la SNCM ?
Nous ne considérons pas comme une mauvaise chose que des entrepreneurs corses prennent des initiatives, bien au contraire. Toutefois, s’agissant du secteur stratégique des transports, nous ne sommes pas favorables à une démarche privée, même si elle est corse. En sens inverse, la proposition formulée il y a quelques jours par le groupe communiste de l’Assemblée de Corse (une compagnie avec PACA) ne nous convient pas davantage, car elle est certes publique mais non corse. Nous plaidons pour une solution à la fois corse et publique : une compagnie maritime de la CTC, sous la forme d’une Société Publique Locale.

Les négociations avec Marylise Lebranchu sur la collectivité unique sont-elles sur de bons rails ?
Les nationalistes réclament la collectivité unique depuis des décennies. Nous nous réjouissons donc de sa mise en œuvre prévue pour 2018. Sur le calendrier qui nous a été proposé la semaine dernière, nous avons observé que la question de la révision constitutionnelle n’était pas à l’ordre du jour. Or c’est une demande presque unanime de notre Assemblée. Le gouvernement français doit donc revoir sa copie.

Le refus de créer une chambre des territoires comme l'a souhaité l'assemblée de Corse ne va-t-il pas heurter l'opinion sur le déséquilibre territorial ?
Sur cette question, les élus corses vont revenir à la charge. Nous sommes pour notre part particulièrement attachés à cette demande votée par l’Assemblée, que nous avons du reste été les premiers à formuler, il y a une quinzaine d’années, sous le nom de «Chambre des provinces».

Claquerez-vous la porte si les questions de l'amnistie et du rapprochement des détenus ne sont pas prises en compte rapidement ?
Nous ne sommes pas coutumiers de ces comportements que l’on observe parfois, consistant à parler à tout moment de rupture tout en revenant inlassablement à la table de discussion. Cela relève du cinéma. La politique est une chose sérieuse qui exige de la constance et de la sérénité. Le rapprochement des prisonniers puis l’amnistie sont deux éléments incontournables. Le premier constitue un engagement très ancien de plusieurs gouvernements de la France. Cette dernière se déshonore en reniant sa parole. Ce faisant elle renforce le sentiment d’injustice des Corses et pas seulement des nationalistes. S’agissant de l’amnistie, outre les votes, massif de l’Assemblée et unanime du Conseil départemental de la Haute-Corse, la moitié des communes ont déjà délibéré dans le même sens. Le silence de Paris sur cette question apparaît aux yeux de tous comme un déni de démocratie. Nous avons entamé une démarche d’internationalisation du problème. Cette attitude de la France dégrade considérablement son image…

Quand présenterez-vous la liste au grand complet que vous conduirez ?
Dans quelques jours, même s’il n’y a aucune urgence. Il n’y a pas eu de problème pour l’instant à cet égard et nous travaillons surtout sur le projet. Mais dès à présent, la place donnée à la jeunesse a été remarquée : trois jeunes de 30 ans ou moins dans les 5 premières places. La relève est assurée, elle est de qualité et déjà aux responsabilités, à l’exécutif du mouvement et à l’Assemblée de Corse. Personnellement, cela me tient à cœur et j’ai beaucoup œuvré en ce sens depuis plusieurs années.

Qui sera en 51e position, la place symbolique ?
Le mouvement a décidé de l’offrir, tout naturellement, à notre secrétaire national Petru Paoli, prisonnier à Paris.

Qu'est-ce qui, dans votre projet, peut convaincre les électeurs au-delà de l'audience habituelle de Corsica Libera ?
Je crois que ce que l’on nous reconnaît généralement – et de plus en plus –, c’est la rectitude de notre ligne politique ainsi que sa clarté. Corsica Libera a constitué la colonne vertébrale du nationalisme corse et notre formation a porté avec succès, dans le débat public et à l’Assemblée, la plupart de idées admises aujourd’hui comme consensuelles ou très majoritaires. Il suffit pour s’en convaincre de comparer notre projet « Corsica 21 » aux décisions prises Cours Grandval lors de la dernière mandature : officialité de la langue, statut de résident, statut fiscal, évolution statutaire, agenda 21, PADDUC, amnistie… Au moment où ces idées doivent être mises en application, si l’on veut la garantie qu’elles le soient vraiment, il faut donner à Corsica Libera la force électorale suffisante pour peser sur le cours des choses dans les années à venir…

Votre projet est donc celui déjà voté par l’Assemblée ?
Pas seulement. Nous plaidons pour une politique territoriale fondée sur la valorisation de notre identité et de notre environnement. Je pense par exemple au tourisme culturel, domaine dans lequel nous portons un projet ambitieux. Par ailleurs, nos orientations majeures demeurent la corsisation des emplois et la justice sociale. Depuis toujours, nos propositions ont privilégié les travailleurs corses – salariés ou indépendants – aux prises avec les plus grandes difficultés : employés, commerçants, petits entrepreneurs, agriculteurs… Notre analyse, en matière économique, est proche des thèses du prix Nobel américain Joseph Stiglitz qui présente les inégalités comme la cause principale de la crise. Comme les indépendantistes écossais ou une large part de l’indépendantisme catalan, nous sommes partie prenante du courant anti-austérité. L’Europe de demain doit être une Europe des peuples et une Europe sociale.

Au moment où la Corse s'apprête à basculer dans une nouvelle ère institutionnelle, l'évaluation des politiques publiques que vous avez réclamée ne vient-elle pas trop tôt ou trop tard ?
Nous avons déposé une motion en ce sens en 2012 et la démarche, qui a cheminé lentement, vient enfin de trouver son aboutissement à travers un vote de l’Assemblée il y a quelques jours. À part notre groupe, personne ne s’en était jamais soucié jusqu’ici. Mieux vaut tard que jamais. Ce sera très utile pour la mise en place des nouvelles institutions. Certains lancent des anathèmes ou donnent des leçons à d’autres élus. Parfois même avec une légitimité douteuse. Pour notre part, nous avons proposé un dispositif qui ira de façon très pratique dans le sens de la moralisation de la vie publique. Ceux qui veulent exercer le pouvoir doivent donner des garanties aux Corses. La gauche, la droite… Les nationalistes doivent le faire également.

Vous avez fait 10 % au premier tour des Territoriales de 2010. Compte tenu de la variété de l'offre politique, divisions comprises, ce ne sera pas difficile de faire mieux ?
Nous ne nous livrerons pas au petit jeu des pronostics. Observons simplement qu’en 2010 les sondages nous donnaient moins de 5% et que nous avons fait le double… Le vote Corsica Libera est un bon indice de l’élan vital du peuple corse. Il y a une quarantaine d’années, notre mouvement était clivant, et il devait l’être parce que le peuple corse, anesthésié par Paris et ses relais dans l’île, était en train de disparaître dans l’indifférence générale. Nous avons alors engagé la bataille des idées et nous l’avons gagnée. Nos adversaires le reconnaissent du reste. Avec l’actuelle prise de conscience de la société corse sur les sujets principaux – langue, culture, patrimoine naturel, développement identitaire, maîtrisé et équitable – et la décision historique du FLNC l’an dernier, une nouvelle phase s’est ouverte. Ces dernières années, nous avons largement contribué à mettre en œuvre un processus de réconciliation de la communauté corse avec elle-même, et de rapport de force avec Paris. Cette démarche est en cours et les Corses savent le rôle que nous y jouons.

Une alliance avec Femu a Corsica entre les deux tours est-elle actée ou attendez-vous de découvrir la composition de la liste ?
Nous ne pouvons donner que notre propre position : nous disons depuis des années que les nationalistes, ensemble, ont vocation à constituer le cœur du changement. Nous avons fort logiquement invité Femu a Corsica à nos Journées internationales. Pour notre part, nous avons les idées parfaitement claires à cet égard.

Entre les deux courants, la clandestinité n'est plus un point de dissension par la force des choses. Mais pas l'indépendance. Vous êtes prêt à mettre cette revendication, fondamentale pour vous, entre parenthèses ?
Certainement pas. Notre engagement à cet égard est total et le demeurera. Nous ne reconnaîtrons jamais le principe de la tutelle française sur la Corse et les trois couleurs du drapeau français comme nôtres. Ailleurs, l’indépendance est à l’ordre du jour. L’actualité de ces dernières heures en Catalogne en est une illustration. Ce sera inévitablement le cas chez nous dans quelques années.

Etes-vous sûr que les municipales de Bastia n'ont laissé aucune séquelle ?
Il y a eu également le cas de Porti Vechju et, plus récemment, celui d’Ajaccio. Il faut toutefois dépasser ces difficultés. On ne peut passer son temps à répéter les mêmes reproches. Il nous faut construire l’avenir.

La prochaine mandature sera courte et technique. Plutôt que de se laisser happer par un travail forcément ingrat, ce ne serait pas plus fort, politiquement pour les nationalistes, de prendre le pouvoir de la première collectivité unique ?
Cette nouvelle mandature, pour être courte, n’en sera pas moins importante car ce sera à ce moment que seront installées les nouvelles institutions. La plus grande vigilance sera de mise et il est indispensable que les nationalistes arrivent en force à l'Assemblée et à l'exécutif dès décembre prochain.

Quels sont parmi les autres candidats ceux qui vous semblent les plus proches pour envisager un pacte de gouvernement ?
Evidemment les élus qui soutiennent les différents volets du projet de réforme élaboré par l’Assemblée de Corse. Un accord éventuel ne peut en ce qui nous concerne se faire qu’à partir d’un projet commun et non sur une simple répartition des sièges. La défense des idées doit pour nous passer avant « l’accès aux responsabilités » dont beaucoup ont fait leur objectif principal. Nous voulons gouverner, mais sur la base d’un projet clair. Il y a quelques jours, le Pape François a donné devant le Congrès américain sa définition du bon dirigeant politique : celui qui « choisit toujours d’initier des processus, plutôt que d’occuper des espaces ». J’approuve ce propos : le projet doit passer avant les places. Corsica Libera a initié un processus qui a vocation à se poursuivre.

(Publié dans Corse-Matin, le 29.IX.2015)a

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