Regard sur la croisade linguistique de Michel Onfray : « Tourner sept fois sa langue… »








Dans un article publié le 10 juillet dernier dans les colonnes du Monde (« Les deux bouts de la langue »), Michel Onfray s’attaque à la question linguistique. Sa position peut se résumer à une étrange affirmation : « …la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu’une pauvreté ontologique et politique. » Cette « analyse », fondée sur une interprétation quelque peu approximative du mythe de Babel (la référence biblique a quelque chose d’insolite sous la plume de notre « athéologue »![1]), se heurte à celle de l’ensemble des spécialistes de la question, ainsi que des institutions internationales. En effet, la préservation de la diversité linguistique est aujourd’hui un objectif politique à peu près incontesté, sauf dans certains cercles hexagonaux dépositaires du sinistre héritage de l’abbé Grégoire (et non de l’abbé de Saint-Pierre, chantre de la « paix perpétuelle », que Michel Onfray appelle curieusement au soutien de sa thèse !). Ainsi, pour le philosophe-athéologue, défendre une langue « minoritaire » serait une « entreprise thanatophilique », précisant que « son équivalent en zoologie consisterait à vouloir réintroduire le dinosaure dans le quartier de la défense et le ptérodactyle à Saint-Germain-des-Prés… ». La métaphore, passablement outrancière, permet toutefois de localiser les préoccupations de notre philosophe-athéologue-linguiste-zoologue. Rappelons qu’il fut un temps, Michel Onfray s’insurgeait de pouvoir être considéré comme un Parisien. Ce qui n’est d’ailleurs pas un défaut, à la différence du parisianisme et de cette vision ethnocentriste conduisant à tenir la capitale française comme l’ombilic du monde. Parmi les arguments assénés par l’auteur, des poncifs qu’aujourd’hui, Jean-Pierre Chevènement lui-même hésiterait à reprendre : « …j’eus des amis corses qui, le vin aidant, oubliaient un instant leur religion et leur catéchisme nationaliste pour avouer qu’un berger du cap corse ne parlait pas la même langue que son compagnon du cap Pertusato ! » Est-il vraiment utile de répondre sur ce point ? La fable des Corses qui ne se comprennent pas relève, en effet, de propos passablement avinés… Vous observerez ici l’argument d’autorité : « des amis corses, le vin aidant… » Le processus épistémologique mis en œuvre par notre philosophe-linguiste-zoologue-œnologue est décidément imparable. Citons enfin le bouquet final, constituant un vibrant plaidoyer en faveur de l’espéranto, « vœu d’une nouvelle Grèce de Périclès pour l’humanité entière ». Bien… Là où ça se gâte, c’est lorsque Michel Onfray croit bon de préciser : « …car était grec quiconque parlait grec : on habitait la langue plus qu’un territoire… » Sauf que pour être citoyen athénien, il fallait, dans une première période, naître d’un père athénien, et, après la réforme de 451 – initiée précisément par Périclès ! – de deux parents athéniens, libres, unis de surcroît par un mariage légitime ! Fâcheux oubli de la part de notre philosophe-linguiste-zoologue-œnologue-helléniste…

Nous passerons sur la langue régionale « outil de fermeture sur soi », « dispositif tribal », « machine de guerre anti-universelle » aux mains des nationalistes…

Bref, on avait connu Michel Onfray mieux inspiré. Sans doute est-il quelque peu périlleux de mener de front les différentes croisades qu’il a entreprises : contre la Chrétienté, contre Freud, contre les nationalistes corses, etc. Il est vrai que ces sujets sont d’une grande complexité, d’une complexité telle que son omniscience elle-même ne devrait pas le dispenser d’un peu de réflexion. La sagesse populaire ne l’enseigne-t-elle pas : « tourner sept fois sa langue dans sa bouche » ?


(Publié dans "Corse Matin", le 28 juillet 2010).

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